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Permettez, monsieur

Professeur de français pour les non francophones, le parcours et l’implication de Mohammed Larbi invitent à l’introspection. Un engagement dont l’humilité le pousse régulièrement à s’effacer derrière l’institution.

1957
naissance à Fort-National
(Larbaâ Nath Irathen, Haute Kabylie)

1977
devient professeur de français

1985
arrivée à Argenteuil

2006
prise en charge de Upe2a

26 mai 2016
restitution des travaux des élèves (lycée Jean-Jaurès)

 

Mohammed Larbi
Mohammed Larbi

5 ans que nous attendions de réaliser son portrait. 5 ans de plus qu’il a en charge l’Upe2a, unité pédagogique pour « élèves allophones arrivants ». Au lycée Jean- Jaurès, notamment, ils sont une vingtaine de lycéens, ne connaissant – pour la plupart – pas la France quelques mois auparavant. Finissant, un an plus tard, parmi les meilleurs de l’établissement. Le soir, une vingtaine d’autres leur succèdent dans le cadre d’Ouvrir l’École aux parents. En commun ? Des liens de parenté, souvent. Mohammed Larbi, surtout.

Les yeux et la parole pétillants, la main franche et la cravate institutionnelle, l’extrême politesse orientale et la discipline de la fonction… Le professeur est affable. Ne tient pas en place. Adopte cent visages face aux sans-confiances, dont il répète qu’ « ils sont d’un courage à citer en exemple ». On voudrait l’avoir comme ami ou oncle, s’en souvenir dans les mauvais moments. Car il est de ces hommes qui, chaque jour, redonnent résonnance au mot « République ». Transmet foi en l’égalité et l’humanité. Qui, au-delà du savoir-faire, invite au savoir-penser.

En 10 ans, M. Larbi a connu des arrivants de 74 pays différents, voire « jusqu’à 27 nationalités au sein d’une même unité de l’École des parents ». Il lui est même arrivé de retrouver « la fille, la mère et la grand-mère » ! Car à l’alphabétisation nécessaire, notamment pour l’administration, se joue également l’autonomie. Décès du conjoint, divorce, fugue, difficulté financière… L’émancipation via les bancs de l’école ? Allez dire ça à nos enfants, quand ceux qu’il reçoit n’entendent plus la sonnerie, justement. 95 % des élèves d’Upe2a obtiennent leur bac, quand d’autres décident, eux aussi, de jouer les passeurs côté enseignant... M. Larbi refuse pourtant les colloques, les cours magistraux et théories universelles. Lui préfère « les faire travailler sans qu’ils en prennent conscience », autorisant les digressions pour libérer la parole. Recettes de couscous, cancans… Pourvu que le corps, souvent meurtri, s’exprime. « Et puis parfois, seulement, faire retrouver le sourire », ajoute-t-il sobrement.

M. Larbi travaille tous les jours, de 6h30 à minuit, week-end et vacances compris. Avec la même bonne humeur. Attentif et attentionné, réactif et passionné. « Il ne s’agit pas seulement de faire comprendre les codes de la culture française. Encore faut-il les faire accepter… » Et rien de mieux, pour lui, qu’ « associer apprentissages et vécu, seule méthode pour que soient pérennes les acquis. » Ainsi, chacune de ses actions se veut un enseignement, évitant toute condescendance. Donnant tout, à l’image du lycée Jean-Jaurès qui supplée au transport, repas ou logement de certains étudiants. De M. Larbi, nous en saurons pourtant peu sur Mohammed. 39 ans d’enseignement, dont une partie en Kabylie. A femme et enfants. Ne parlait pas français à 8 ans. En est devenu professeur à 18 ans... Des voyages ? Peu, en dehors des témoignages, inlassablement consignés sur bandes ou par écrit. En privé, seulement, il lui arrive de pleurer à la lecture des mots de ses élèves. Résumant : « On ne peut pas comprendre un poème, si on ne tressaille pas. On ne peut pas aider, si on ne comprend pas ».

M. Larbi ne se plaint jamais, ne pose pas de questions. Assassinat, guerre, regroupement familial ? Il tente seulement de « deviner ce qui a fait venir ces étudiants… » Partant de ces constats, il propose des aides. Lui, aussi, a vécu le déclassement. Et se bat désormais pour que « chacun reçoive l’instruction et l’affection pour ce pays. Il sera plus à même de réussir. Il ne sera pas un danger pour lui-même ». On comprend mieux le climat familial de ces rencontres, dont le leitmotiv reste « l’amour de l’autre ». Or précisément, si la pudeur et la modestie ne l’y autorisent pas, permettez M. Larbi, que nous vous aimions aussi intensément.

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