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Seconde Guerre mondiale : une petite histoire rencontre la Grande

Actualités Seconde Guerre mondiale : une petite histoire rencontre la Grande

Cérémonies Publié le 28 août 2019

Commémoration de la Libération : à la stèle des 3 fusillés d'Orgemont et au Monument aux Morts du cimetière de Calais.

Dernier dimanche d’août. Le souvenir de la libération d’Argenteuil perdure à travers une cérémonie toute simple, divisée en deux temps. Sur la petite butte de Balmont, où trois Argenteuillais ont été assassinés par les nazis ; et au cimetière de Calais, où les présents saluent la mémoire de ceux tombés pendant le 2e conflit mondial et plus largement, les victimes de toutes les guerres. Un rendez-vous préparé par la Ville, avec le soutien du Comité d’entente des anciens combattants.

Le texte qui suit rappelle le contexte dans lequel les trois résistants ont été tués, alors qu’ils venaient “reprendre” l’émetteur de Radio-Cité, soulignant l’importance d’une guerre des ondes menée pendant tout le conflit. Le destin malheureux des trois officiers reste également l’illustration de ce qui est arrivé à beaucoup d’habitants à cette période-là, grisés par le retrait forcé des armées nazies. Qu’ils soient résistants, combattants de la 1ère ou de la dernière heure, simples passants… Tous et toutes ont cru, un peu vite, que la guerre était finie et que les soldats allemands s’enfuieraient sans demander leur reste devant l’avancée des armées de libération. Les affrontements entre les futurs vaincus et vainqueurs ont même parfois été très violents, à Argenteuil, dans beaucoup de villes de la banlieue parisienne et plus loin dans le pays. Conséquences : des morts, des blessés, des traumatismes de toute nature…

Voici l’allocution préparée par Philippe Métézeau, adjoint au maire (vice-président du Conseil départemental du Val-d’Oise, président de la commission Action sociale-Santé).

« Cette année, 75e anniversaire de la libération d’Argenteuil, 75e anniversaire du sacrifice de ceux que l’on appelle les fusillés d’Orgemont.

Années après années, avec le temps qui passe, leur souvenir pourrait s’effacer, se brouiller, et cette cérémonie annuelle pourrait se banaliser, comme un événement que l’on commémore seulement parce que la tradition le veut. Il n’en est rien. Nous découvrons à chaque fois combien leur sacrifice s’inscrit dans l’histoire de notre ville, de notre pays, de la République et est plus actuel que jamais.

Rappelons-nous les racines de leur engagement.

En 1937, le Conseil municipal d'Argenteuil autorise avec beaucoup de réticence l'installation, sur cette colline de Balmont où nous nous trouvons en ce moment, des studios de Radio-Cité, et de son puissant émetteur qui permet la diffusion de ses programmes sur toute l'Île-de-France et bien au-delà. Sous la direction de son créateur, Marcel Bleustein-Blanchet, Radio-Cité va rapidement connaître un développement très important auprès d'un public populaire. La philosophe Élisabeth Badinter, fille de Marcel Bleustein-Blanchet, regrettait récemment que Radio Cité soit oublié. À Argenteuil, il n’en est rien.

Radio-Cité fut par exemple la première station à suivre toutes les étapes du Tour de France, à organiser une soirée électorale en 1936, ou à créer des "émissions cultes" comme l'on dira plus tard, et qui lui survivront – reprises par d’autres stations comme Radio Luxembourg devenue RTL ; ou Radio Monte-Carlo devenue RMC infos. Parmi les émissions très populaires, la SDL (Société des loufoques), créée par un jeune comédien, André Isaac plus connu sous le nom de Pierre Dac, relayée par un journal, L’Os à moelle. Nous y reviendrons dans quelques instants.




















Mais la guerre puis l’occupation arrivent.

À la signature de l’armistice, l’émetteur argenteuillais passe sous contrôle allemand. Radio-Cité relaye dorénavant les émissions de Radio-Paris, noyée sous la propagande nazie...

La guerre, c’est aussi la guerre des ondes, avec l’élément radiophonique fondateur de l’appel du Général de Gaulle à la BBC mais aussi les émissions quotidiennes de la station anglaise qui répondra régulièrement à la propagande de Radio-Paris, et donc de Radio-Cité.

Ainsi, le 10 mai 1944, Radio-Cité relaye les propos de Philippe Henriot, propagandiste nazi qui attaque durement le juif André Isaac-Pierre Dac, qui vient de déclarer son amour à la France sur la BBC :

"(…) Dac s'attendrissant sur la France, c'est d'une si énorme cocasserie qu'on voit bien qu'il ne l'a pas fait exprès. Qu'est-ce qu'Isaac, fils de Salomon et Berthe Isaac, peut bien connaître de la France (...) ? La France, qu'est-ce que ça peut bien signifier pour lui ? (...)"

Bien sûr, Radio-Cité n’a jamais diffusé la réponse que Pierre Dac apporte le lendemain à la BBC.

Eh bien, cette réponse [extraits], écoutons-la 75 ans après, sur les terres de Radio-Cité où nous sommes réunis ce matin. La voici :

« Eh bien ! Monsieur Henriot, (...) je vais vous le dire ce que cela signifie pour moi, la France.[...] C’est un beau pays. Des campagnes napoléoniennes, en passant par celles de Crimée, d’Algérie, de 1870-71, de 14-18, jusqu’à ce jour, on a, dans ma famille, moi y compris, (...) lourdement payé l’impôt de la souffrance, des larmes et du sang.

Voilà, Monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, la France.

Un dernier détail. Puisque vous avez si obligeamment, et si complaisamment cité (...) le nom et prénom de mon père et de ma mère, laissez-moi vous dire que vous en avez oublié un : celui de mon frère.

Je vais vous dire où vous pourrez le trouver.

Si, d’aventure, vos pas vous conduisent du côté du cimetière Montparnasse (...), C’est là que reposent les restes de ce qui fut un beau, brave et joyeux garçon, fauché par un obus allemand, le 8 octobre 1915, aux attaques de Champagne.

C’était mon frère.

Sur la modeste pierre tombale (...) on lit cette simple inscription : « Mort pour la France à l’âge de 28 ans »

Voilà, Monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, la France.

Sur votre tombe, si toutefois vous en avez une, il y aura aussi une inscription. Elle sera ainsi libellée : « Philippe Henriot Mort pour Hitler fusillé par les Français »

Bonne nuit, Monsieur Henriot. Et dormez bien, si vous le pouvez. »

C’est un épisode parmi beaucoup d’autres. C’est aussi une façon de comprendre que “reprendre” Radio-cité à la Libération est non seulement un symbole, mais un impératif pour la Résistance afin de faire taire définitivement la propagande nazie, et que la France puisse s’exprimer librement à nouveau chez elle.

Cette mission est confiée aux capitaine Chauvelot, commandant Doué et lieutenant Moreels. Ces derniers rencontrent des officiers de l'armée allemande et autrichienne casernés à l'école d'Orgemont, et obtiennent qu'ils abandonnent Radio-Cité. Ils conviennent d'un rendez-vous pour cette reddition. Malheureusement, trahis par l'imprudence, la maladresse, le bavardage et peut-être une certaine euphorie, ils sont accueillis non pas seulement par des officiers qui se rendaient mais par un groupement de nazis armés, qui ne cessent pas le combat et qui refusent de rendre les armes. Ceux-ci, après les avoir torturés et leur avoir fait creuser leurs futures tombes, les assassinent, ici [ndlr : à l’endroit même où la stèle est aujourd’hui posée, où la cérémonie a lieu chaque année].

Jacques Chauvelot : 41 ans, 15 ans de services dans l’armée coloniale où il devient adjudant-chef au 20e régiment d'artillerie coloniale (RAC). Il y sera mécanicien, faisant 7 campagnes et sera décoré de la médaille militaire et de la médaille coloniale. À sa démobilisation, il rejoint Argenteuil et devient gérant d’une épicerie à Orgemont. Dès son arrivée à Argenteuil en 1941, il rejoint la Résistance après l’appel du Général de Gaulle. Il mêle, discrètement bien sûr, ses activités officielles de responsable de la défense passive à Argenteuil avec son engagement clandestin dans la Résistance. Jacques Chauvelot est gaulliste, sans appartenance partisane. Il est inhumé au cimetière Montmartre.

André Doué, 38 ans, habite rue de la République puis avenue Jean-Jaurès ; il est mécanicien chez Hispano-Suiza, très engagé à la CGT et au Parti communiste. Il entre dans la Résistance en juillet 1944. Il est inhumé à Argenteuil, au cimetière de Calais.

Victor Moreels, 35 ans, habite le quartier, rue des Normands puis rue des Bourguignons ; il est chef d’îlot de la défense passive – donc proche de Jacques Chauvelot dans ses activités officielles et on l’aura compris, proche de ses activités clandestines à partir de juin 1944.

Nous leur rendons hommage ce matin. Leur tragique histoire, à chacun, rejoint l’histoire d’Argenteuil et celle de la France. Que leur souvenir persiste dans nos cérémonies commémoratives, dans nos cœurs et dans nos engagements citoyens. »