Portraits d'Argenteuillais

Accorder ses violons

Portraits d'Argenteuillais Accorder ses violons

Portraits d'Argenteuillais

Luthier, Bernard Sabatier n’arrive pas à prendre sa retraite. Au contraire, cet anticonformiste argenteuillias rêve de rendre accessible la pratique de la musique au plus grand nombre.

Bio

Mai 1968 mois des barricades et des 20 ans de Bernard
1976 reprise d’un atelier rue de Rome, à Paris
2012 installation à Argenteuil

«Je vais être en retard, un colis suspect à Saint-Lazare bloque les trains. » « Vous voulez que j’aille enlever le colis ? » L’échange avec Bernard Sabatier en dit long sur le personnage : insaisissable, drôle et déconcertant. Argenteuillais depuis cinq ans, ce luthier a repris, il y a 40 ans, un atelier de la rue de Rome, près de la gare Saint-Lazare donc. « Mon père n’était pas du tout dans le métier », précise- t-il d’entrée, tout en entretenant malicieusement le secret. Il faudra attendre un peu pour apprendre que sa passion de la musique n’est pas étrangère à une mère pianiste et chanteuse amateure. «Un jour, un violoniste l’a rejointe. La vibration était encore plus intense. J’avais peut-être cinq ans. » Et c’était où ? « Je suis d’où j’habite», élude-t-il tout sourire. L’on dira donc en ce moment du Val-d’Argent, où il aimerait que la maîtrise des instruments ne soit plus considérée comme inaccessible. Briser les codes est un leitmotiv. « Le rôle de la musique est fondamental dans la société. Un moyen de communication universel, pour que les gens s’acceptent. Il est vital que des populations différentes jouent avec des instruments d’aujourd’hui, une musique dépoussiérée. D’ailleurs, Beethoven pourrait très bien être rappé», assure Bernard Sabatier. Mais ce ne sera pas facile – il a essayé – et rêve de faire entrer des violons dans les classes du Val- d’Argent. « Pour démocratiser cette pratique. »

En attendant, et au-delà de sa masterclass fin novembre, il a prêté des instruments baroques au conservatoire, dans le cadre d'un projet dédié à cette musique, de janvier à mai dernier.

Comme il ne serait pas contre donner un bon coup de pied dans la ronronnante fourmilière des musiciens professionnels. « Ils se coupent de la réalité et maintiennent leur art dans la marge, regrette-t-il. Pour moi, le luthier est plus terre à terre. Il n’est pas artiste mais artisan. Nous sommes par exemple en contact avec les bûcherons qui nous fournissent le bois des instruments», décrit celui qui s’est notamment formé à Mirecourt*, après des études de psychologie.

Au fil du temps, il s’est spécialisé dans la fabrication, la restauration et la réparation d’altos, lui qui considère que le violon, plus que tout instrument, « dit ce que vous êtes ». Là encore, il se sent à l’étroit dans les codes d’un milieu où la lubie de l’instrument qui doit être patiné semble l’irriter prodigieusement. Et de prendre l’exemple de ce musicien privé de son Stradivarius qui dut jouer sur un violon plus récent, la salle n’y aurait entendu que du feu.

Par ailleurs grand lecteur, notamment de poésie, Bernard ne se sépare jamais de son carnet qu’il noircit dans le train, entre Argenteuil et Paris. Et si on lui demande s’il publie ses propres poèmes, il tonitrue gentiment : « Manquerait plus que ça ! »

* Village vosgien où le luthier Étienne Vatelot a créé une école nationale de lutherie en 1970