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Seconde Guerre mondiale : le tournant majeur de l’été 1944

Reportages Seconde Guerre mondiale : le tournant majeur de l’été 1944

Reportages d'actualités Le 26/08/2018

Le Comité d’entente des anciens combattants et la Ville s’associent chaque année, le dernier dimanche d’août, pour commémorer les épisodes particuliers d’une fin de guerre éprouvante. Contexte, extraits d’allocution et sélection photos.

Entre l’été et l’automne 1944, le territoire métropolitain français est progressivement libéré du joug nazi. L’un des points forts de l’avancée des troupes alliées et françaises réside en la libération de la capitale, le 25 août (sont restés dans les mémoires les clichés et films de la descente des Champs-Elysées par le Général de Gaulle et ses plus proches soutiens, entourés d’une foule immense…).

De nombreuses communes franciliennes vivent elles aussi cette progression, qui font reculer les troupes nazies. Malgré cet élan et les espoirs suscités, les futurs vaincus continuent à se battre, agressifs et désespérés. Les combats de rue, dans Paris et en banlieue, font rage, faisant tomber sans distinction civils, résistants, collabos ou soldats.

Argenteuil n’a pas échappé à ces affrontements, désordonnés souvent, victorieux parfois, risqués toujours. Elle aussi se souvient, dont la population s’est mobilisée courageusement pour résister et a profondément souffert … Elle en sera même distinguée avec la Croix de guerre avec étoile de bronze (blason et logo l’ont intégré).

Quelques photos illustrent la cérémonie du 26 août, toujours divisée en deux temps. L’un rappelle le sacrifice de trois officiers argenteuillais sur la petite butte de Balmont (extraits d’allocution) ; l’autre, au cimetière de Calais, salue plus largement la résistance d’Argenteuil à l’invasion nazie, rend hommage à ses morts et à tous ceux tombés au cours de la Seconde Guerre mondiale.

C.A.

Stèle des Trois-fusillés. Allocution de Philippe Métézeau, adjoint au maire chargé de l’Action sociale

Un contexte à la fois national et local

« Il y a 81 ans, le Conseil municipal d'Argenteuil autorisait l'installation des studios de Radio-Cité, et de son émetteur suffisamment puissant pour diffuser largement ses programmes sur toute l'Île-de-France depuis la colline de Balmont [ndlr : où la cérémonie d’hommage se déroule le 26 août]. Sous la direction de son créateur, Marcel Bleustein-Blanchet, entièrement financée par la publicité, Radio-Cité va rapidement connaître un développement très important auprès d'un public populaire. Radio-Cité, c’est par exemple la première station à suivre toutes les étapes du Tour de France ; et la créatrice d’émissions qui deviendront cultes, reprises plus tard par d’autres stations comme Radio Luxembourg (RTL aujourd’hui) ou Radio Monte-Carlo (RMC infos).

Radio-Cité, c'est aussi une station d'information qui innove en transmettant des nouvelles originales à l’époque [ndla : aujourd’hui, elles semblent tellement naturelles], comme l’organisation d’une soirée électorale en 1936, ou la composition du gouvernement donnée en direct depuis l’hôtel Matignon.

C'est donc une grande radio populaire française aux racines bien ancrées à Argenteuil, qui fait partie du quotidien des habitants : elle associe à ses programmes les élèves des écoles Sadi-Carnot, Volembert ou Jules Ferry, et organise des galas de variétés au cinéma d'Orgemont.

Mais la guerre arrive. Elle affecte durement la liberté dont jouissait Radio-Cité, qui décide de ne plus diffuser à partir du 13 juin 1940, veille de l'arrivée de l’armée nazie à Paris.

À la signature de l’armistice, son émetteur passe sous contrôle allemand » : les armées d’occupation ont bien compris le bénéfice qu’elles pouvaient tirer de cet instrument. Radio-Cité n’est plus, devenue Radio Paris, aux émissions noyées sous la propagande nazie.

« À la Libération, "reprendre" Radio-Cité, est donc pour la Résistance un impératif. C’est aussi un impératif qui s’impose à la Résistance locale. C'est la mission confiée aux capitaine Chauvelot, commandant Doué et lieutenant Moreels. Ces derniers rencontrent des officiers des armées allemande et autrichienne, casernés à l'école d'Orgemont, et obtiennent qu'ils abandonnent Radio-Cité. Ils conviennent d'un rendez-vous pour cette reddition, mais malheureusement trahis par l'imprudence, la maladresse et le bavardage, ils sont accueillis non par des officiers qui se rendaient mais par un groupement de nazis armés », combattifset refusant toute discussion. Après avoir fait creuser aux Français leurs futures tombes, ils sont torturés et assassinés.

« Le capitaine Chauvelot, le commandant Doué et le lieutenant Morels sont associés dans notre mémoire collective aux termes “les fusillés d’Orgemont ”. Peut-être est-il bon de se souvenir de ces trois hommes car, individuellement, derrière chacun de ces noms, il y a un homme avec ses qualités, ses limites, ses engagements, sa famille, ses convictions… sa vie.

Je remercie d’ailleurs à cette occasion Chantal Hobart, petite-nièce de Jacques Chauvelot, ainsi que José Thierry et Maurice Médicis, qui m’ont communiqué de précieux éléments pour compléter ces biographies.

André Doué est né à Paris en 1906.

Il habite le quartier, rue de la République. Puis, après son mariage, il emménage avenue Jean-Jaurès.

Il s’est marié en seconde noce avec une Argenteuillaise, Andrée Boudignon, dont le père, conducteur de train, est décédé des suites de ses blessures à la guerre de 1914. Ils ont 2 enfants dont un survivant.

André Doué est mécanicien chez Hispano-Suiza et prend une large part aux mouvements et aux grèves liés au Front populaire, aux côtés de la CGT et du Parti communiste. Son beau-frère, l’entrepreneur René Soverini, bien que ne partageant pas ses convictions politiques, admire sa culture et sa "quête d’absolu".

Il rejoint la Résistance en juillet 1944, sous le pseudonyme de "Nicole".

André Doué aime la moto, son moyen de transport habituel, et le cinéma.

Il est mort à 38 ans, inhumé au cimetière de Calais. Il reçoit la Légion d’honneur à titre posthume.

Jacques Chauvelot endosse un parcours bien différent.

Né à Vesoul en avril 1903, il a 15 ans lorsque son père est tué à la fin de la guerre, en Belgique.

Sa mère décède à son tour dès 1921. À 18 ans, il est désormais orphelin de père et de mère.

Il s’engage dans l’armée et devient adjudant-chef au 20e Régiment d'artillerie coloniale (RAC). Il y est mécanicien. Pendant ses 15 ans de services, il y fait 7 campagnes et est décoré de la Médaille militaire et de la Médaille coloniale.

Selon les listes allemandes des prisonniers de guerre, Jacques a été capturé le 21 juin1940 à Germiny et interné le 20 août 1940 à l’oflag XVII ; puis rapatrié en train sanitaire le 25 mai 1941 et hospitalisé à Marseille.

À son arrivée à Argenteuil, sans doute après sa démobilisation, il habite route d’Enghien, et devient avec son épouse co-gérant d'une épicerie du groupe "Familistère" à Orgemont.

Ils adoptent Jacqueline l’année suivante, orpheline de 4 ans.

À Argenteuil, Jacques Chauvelot devient directeur de la défense passive, structure qui a pour rôle d’assurer la protection des populations en cas de guerre : réseau de surveillance et d'alerte (sirène), recensement de lieux pouvant servir d'abris et sensibilisation de la population (affiches, radio…) sur la conduite à tenir en cas d'alerte... C’est donc un rôle important, public, mais essentiellement technique, qui sera néanmoins très important pour les actions de Résistance qu’il mène en parallèle et, bien sûr beaucoup plus discrètement. Il a rejoint la Résistance dès 1940, avec l’appel du général de Gaulle.

Jacques Chauvelot est gaulliste, sans appartenance partisane. Il défend lui aussi « une certaine idée de la France ».

Il aime les voyages, les chevaux, les voitures.

Décédé à 41 ans et inhumé au cimetière de Montmartre, Jacques Chauvelot est homologué lieutenant FFI à titre posthume ; le titre d'interné résistant lui est décerné le 26 janvier 1965.

Victor Moreels est le plus jeune du trio.

Il est chef d’îlot de la Défense passive – donc proche de Jacques Chauvelot.

Né le 23 décembre 1910 à Gand (Belgique), devenu tourneur sur fer, il se marie à une soigneuse à Roubaix en 1929. Deux enfants naissent de leur union. Arrivée à Argenteuil, la famille s’installe successivement rue des Normands puis rue des Bourguignons.

Victor Moreels rejoint la Résistance en juin 1944, intégrant les gardes civiques républicaines d'Argenteuil en qualité de chef de groupe.

Assassiné sur la petite butte de Balmont, il est enterré au carré militaire du cimetière de Calais, recevant l’homologation de lieutenant FFI à titre posthume.

André, Jacques, Victor,

Soyez ici salués.

Vos convictions étaient différentes mais vous avez été unis dans un seul sacrifice pour votre amour partagé de la liberté et de la patrie. À travers vous, que vive la France ! »

Images

26 août, allocution et porte-drapeaux - stèle des Trois-fusillés (butte de Balmont)1/5

26 août, hommage de la municipalité - stèle des Trois-fusillés (butte de Balmont)2/5

26 août, hommage aux victimes de la 2nde Guerre mondiale - monument aux morts, cimetière de Calais 3/5

26 août, accompagné du président du Comité d’entente des anciens combattants, Orlando Del Zappo, Argenteuillais depuis 1918, tient à être présent à la cérémonie-hommage, malgré son grand âge (104 ans !). 4/5

26 août, remerciements aux porte-drapeaux, avec entre autres Philippe Malizard, nouveau sous-préfet d’Argenteuil - monument aux morts, cimetière de Calais. 5/5